Un projet d’infrastructure actuellement en cours au Maroc vise à développer la région de Salé. Pour les habitants contraints de déménager, leur ville sera modifiée à tout jamais.
Les rénovations à grande échelle entreprises dans la vallée de Bouregreg au Maroc se poursuivent à un rythme soutenu, mais de nombreux habitants de Salé sont mécontents, affirmant que ce projet favorise le développement pour les riches aux détriment des pauvres, et détruit le caractère de la vieille ville.
Une nouvelle marina a déjà ouvert, et le tramway Rabat-Salé devrait entrer en service d’ici la fin de l’année. Ce projet public très important comporte également des villas, des parcs, des sentiers de promenade, le nouveau pont Moulay Hassan et un tunnel reliant Rabat à Salé.
« Ce projet est bon, mais les habitants n’ont pas été bien traités », explique le Dr Zouhair Lamzibri, propriétaire d’une clinique médicale dans la mellah de Salé.
Dans le cadre d’une disposition juridique connue sous le nom de « domaine éminent », les agences gouvernementales peuvent exproprier les propriétaires privés. En 2005, la nouvelle Agence de développement de la vallée de Bouregreg avait acquis le contrôle pour dix ans de près de 6 000 hectares couvrant des zones à l’extérieur des médinas très peuplées de Rabat et Salé, passant à travers de larges bandes de terrains agricoles et se terminant sur le lac créé par le barrage Sidi Mohammed Ben Abdallah.
L’agence avait pu indemniser les personnes habitant dans les limites du projet. Avant cette loi, 54 pour cent du terrain étaient toutefois aux mains de propriétaires privés.
« C’est une mesure d’expropriation. Ils proposent des indemnités, et vous devez partir. C’est la loi », a expliqué Lambrizi.
A Salé, le projet Bab al-Bahr couvre de larges portions des quartiers de Cardona et Bab Mrissa. La nouvelle région de Bab al-Bahr comprend environ 70 hectares, dont près de la moitié est consacrée à des hôtels, des villas, une marina, un centre d’artisanat et d’autres projets liés au tourisme. Les travaux de construction ont officiellement débuté en mai 2009, et devraient s’achever en 2013.
Avant que les promoteurs ne procèdent aux expropriations, Lamzibri possédait un bureau à Bab Mrissa. Un tribunal a décidé de son indemnisation
« L’expert de l’agence m’a donné un prix, mais l’agence ne m’en a versé que la moitié », explique-t-il. De plus, ajoute-t-il, il a perdu des clients et son loyer actuel est plusieurs fois supérieur à ce qu’il payait auparavant.
« Ils ne nous donnent même pas assez pour nous installer ici », explique-t-il.
Une telle tactique est typique de l’agence, explique Nabil Rahmouni, architecte et membre fondateur de l’association non lucrative Sala Moustaqbal, de Salé. Des membres de sa famille ont également perdu des biens à un prix qu’il qualifie « d’injuste ».
« Vous pouvez faire appel de ce montant, mais cela prend 5, 10 ou 15 ans », explique-t-il. « A ce moment, l’agence a engrangé les bénéfices sur l’argent retenu. »
Une autre question inquiète les habitants. Selon l’Organisation mondiale de la santé, plus de 45 000 personnes vivent dans des bidonvilles à Salé, dont certains dans la zone en cours de développement par l’agence.
« Ils implantent le paradis aux portes de l’enfer », explique Rahmouni.
Construire de grands hôtels ne garantit en rien que les riches touristes viendront, ajoute-t-il.
« Ils gardent la marina pour veiller à ce que les personnes qui ne sont pas « bien habillées » ne puissent y entrer, mais cela veut dire aussi que les touristes ne voudront pas sortir », précise-t-il. « La plage est ouverte au public et il n’y a aucune sécurité. »
Pire, continue-t-il, depuis la plage de Rabat, la médina historique est maintenant cachée par les hautes constructions.
« La seule chose que nous avons et que [d'autres villes] n’ont pas, c’est notre patrimoine, mais ils le cachent. Ils veulent tuer Salé ; c’est décidé. »
Les représentants de l’agence se sont refusés à tout commentaire.
Cet important projet de construction a changé le paysage de Salé.
Des milliers d’habitants ont organisé des marches de protestation dans Salé depuis la création de l’agence. Un sit-in en 2008 devant le siège du conseil communal de Salé Bab Lamrissa-Zemmour-Zaer avait poussé les responsables locaux à rejeter ce projet à l’unanimité, « précisant que des modifications significatives devaient être faites dans l’intérêt des habitants de Salé ».
Mais la commune ne dispose que de pouvoirs consultatifs en la matière.
Hicham Mouloudi, architecte en chef au ministère du Logement, de l’Urbanisme et du Développement, fait sa thèse de doctorat sur le projet de Bouregereg à l’Université Mohammed V.
Bien qu’il admette de nombreuses critiques du projet, il est prompt à en répertorier tous les aspects positifs.
Par exemple, explique-t-il, le projet attire un important investissement étranger dans l’économie marocaine, notamment en provenance du Golfe. Un partenariat pour Bab al-Bahr a été signé en juillet 2006 entre le Prince Moulay Rachid et le Sheikh Mohammed Bin Zayed bin Sultan Al Nahyan, prince consort d’Abu Dhabi. Aux termes de ce partenariat, la société d’investissement immobilier d’Abu Dhabi Al-Maabar investira 750 millions de dollars dans le projet. Mouloudi a expliqué que la création d’une organisation consacrée à Bouregreg permet également de contourner nombre des obstacles bureaucratiques qui entravent le développement ailleurs dans le pays, permettant à la construction de progresser rapidement et avec une meilleure visibilité.
Mais une telle rapidité entraîne aussi de nombreuses lacunes. L’agence a « négligé les responsables élus » et créé un développement « pour certains au détriment des autres », explique Mouloudi, soulignant qu’il n’y a eu aucune consultation publique.
« Les habitants de Salé s’inquiètent légitimement que ce développement ne soit pas dans l’intérêt public. Il n’y a aucune garantie que leurs fils travailleront dans les hôtels. Les gens de Salé n’ont jamais été consultés sur ce qu’ils voulaient pour eux-mêmes », explique-t-il à Magharebia.
Il explique qu’il s’attendait à ce que les protestations empirent à Salé, parce que le gouvernement a lancé son projet dans les zones moins peuplées, et passe maintenant aux zones de population plus dense.
Ahlam, professeur d’arabe, est opposée à ce projet de développement, à la fois pour des raisons financières et parce qu’elle redoute ce qu’il va advenir de Salé.
« Toute notre famille est opposée aux constructions et aux hôtels, mais pas au pont », explique-t-elle. Sa famille a perdu l’une de ses maisons au profit de l’agence en 2008, et n’a pas souhaité indiquer son nom par crainte de répercussions.
Elle explique que Salé est une ville religieuse, et qu’avec les nouveaux hôtels et l’afflux de touristes, la prostitution et l’alcool pourraient suivre. Salé compte très peu de magasins qui vendent ouvertement de l’alcool, et en 2009, certains habitants ont organisé un sit-in pour protester contre la vente d’alcool dans un établissement commercial.
Salé connaît déjà de nombreux problèmes, notamment dans les vieilles parties pauvres de la ville, mais la fibre morale perdure, explique Ahlam. Les hôtels à eux seuls ne régleront pas le problème de la toxicomanie, de la dilapidation immobilière et de la pervasion, ajoute-t-elle.
Ce contenu a été réalisé sous requête de Magharebia.com.
Texte et photos par Anouar Hamama pour Magharebia à Salé
Tags: Agence de développement de la vallée de Bouregreg, Al Maabar, bab al bahr, barrage Sidi Mohammed Ben Abdallah, pont moulay hassan, Sala Moustaqbal